La BO du dernier Hunger Games est-elle le meilleur album pop de 2014 ? (Oui.)

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En tant que passionné de musique pop, je n'ai jamais été tant que ça adepte du format album. Mon truc à moi, ce sont les playlists, les mixtapes, les compilations. J'aime quand les artistes se mélangent, j'adore entendre défiler l'air du temps le long de quelques morceaux, observer les obsessions d'une époque ou d'un style musical, et voir des titres d'artistes se répondre en écho dans le zeitgeist. Et j'aime surtout les chansons, les sons, les ambiances, les souvenirs, peut-être plus que les interprètes eux-mêmes finalement. Je suis un piètre fan : ce que j'aime, ce sont les tubes.

 

Ainsi, l'album que j'ai sans doute le plus écouté dans les années 90 était une BO. La bande originale de Romeo + Juliet, le film de Baz Lurhmann. Sortie en 1996, elle lança une mode qui influencera durablement l'industrie cinématographique en général, et les BO en particulier : elle inventa la BO-compilation. Après Romeo + Juliet, chaque teen movie aura droit à son disque fourre-tout dans lequel de nouveaux groupes souvent sans lendemain, one hit wonders calés au générique de fin, auront droit à leurs 3mn30 de gloire gravées sur CD.

 

Au milieu de cette déferlante de BO super cool mais vite démodées, la BO de R+J était indépassable. Elle capturait à la perfection, à la fois l'ambiance d'un film trash et speed très caractéristique de la décennie, rutilant, jeune, pétaradant mais sensible, et l'époque dans laquelle il s'inscrivait : celle du pop rock FM de la fin des 90s, celle d'après le grunge et d'avant l'invasion electro. Sur la tracklist : les Américains de Garbage ou Everclear, la chanteuse soul Des'ree, les scandinaves Stina Nordenstam, The Cardigans ou The Wannadies, et surtout les stars de l'époque, les anglais de Radiohead. La musique, omniprésente dans le film, rythmait les dialogues shakespeariens et les scènes tournées à toute vitesse entre les jeunes premiers Leonardo DiCaprio et Claire Danes. Baz Luhrmann a tenté à plusieurs reprises de nous refaire le coup de la BO blockbuster (pour Moulin Rouge et récemment The Great Gatsby), mais R+J reste un chef d'oeuvre du genre.

 

 

 

Aujourd'hui, les bandes originales de film servent essentiellement d'outil promotionnel : les morceaux sont souvent absents du long métrage, et simplement compilés par des labels qui souhaitent plugger des artistes en développement ou proposer des titres inédits de gros noms du genre Coldplay ou Sia. Ces BO sont "inspirées du film" et n'ont parfois que des liens très lointains avec le thème de l'intrigue. Et surtout, les noms que l'on retrouve au tracklisting n'ont plus cette cohérence stylistique que l'on avait dans les 90's : on se contente d'enchainer les ballades folk et la synthpop éthérée au kilomètre, si bien que dans quelques années, on ne saura plus dater musicalement certains teenage movies sortis ces 15 dernières années, ce qui me paraît un peu dingue.

 

Et puis cette semaine est sortie la BO du troisième volet de la franchise Hunger Games. Malgré un teasing de plusieurs mois (blockbuster oblige), on ne savait pas grand chose du projet, sinon que Lorde, nouvelle idole indie-pop de sa génération, devait chapeauter l'ensemble. On se disait que ça allait forcément être un peu bien. Et le résultat dépasse toutes les attentes.

 

 

 

Tout d'abord, Hunger Games Mockingjay Part 1 dresse simplement la liste de quelques uns de nos artistes pop préférés du moment : Charli XCX, Tove Lo, CHVRCHES, Ariana Grande, Diplo et son projet Major Lazer, Tinashe et bien sûr Lorde. Comme si cela ne suffisait pas, ils ne se sont pas contentés de refourguer des chutes de studio faisandées : les inédits présents ici sont tous remarquables et n'auraient pas fait tache sur leurs propres albums. Surtout, ils composent la tracklist sombre, rythmée et guerrière d'une soirée imaginaire, comme un film dans le film, un son sur lequel les jeunes modasses nanties du Capitole danseraient et s'encanailleraient, singeant la rébellion des peuples des autres districts lors de bamboches décadentes.

 

Il y a la fameuse instru de Stromae qui ouvre le bal, sur laquelle Lorde (dont on retrouvera la voix en fil rouge sur quelques titres), Pusha T, Q-Tip et les frangines Haim enchaînent les moments de bravoure. Il y a "Dead Air", l'hymne aux synthés furax de CHVRCHES, habitués des BO mais qui se sont surpassés sur celle-ci. Il y a la scandipop vénère de Tove Lo. On trouve également une étonnante ballade de Charli XCX dont la voix fragile et glitchée nous prouve qu'elle est aussi capable de finesse (et ce final incroyable avec Simon Le Bon de Duran Duran !). Il y a bien évidemment le "Yellow Flicker Beat" de Lorde dont on a déjà parlé ici. Mais il y a surtout "All My Love", une collaboration entre Diplo et la ponytail queen Ariana Grande. Une sorte de club banger sensible au milieu de la jungle, un "We Found Love" tropical, moite et tribal. Si le son du prochain album de Madonna (dont Diplo a produit quelques titres) pouvait s'approcher de près ou de loin de ce genre de tuerie, la pop serait sauvée en 2015.

 

 

 

On retrouve tout au long de la bande-son des idées sonores rusées, des gimmicks et des clins d'oeil (le fameux "han han" de Tove Lo sur "Scream My Name" ou la voix des ténèbres de Lorde sur le titre de Miguel et les Chemical Brothers), mais il y a surtout cette touche électronique que l'on retrouve en permanence, ces beats tantôt braves, menaçants ou annonceurs de mauvaises nouvelles. Car ce qui frappe, c'est la cohérence de l'ensemble. Comme à l'époque des bonnes BO des 90's, la bande-son de ce Hunger Games 3 offre à nouveau un aperçu des sons et des artistes (majoritairement féminines) qui auront fait vibrer les blogs, les playlists et les radios ces derniers mois. Et puis il y a la présence de l'inoxydable Grace Jones, ultime preuve de la classe et du bon goût de la "curatrice" Lorde (même si le titre est un peu chelou). C'est un disque qu'on se surprend à écouter encore et encore, qui réussit le pari d'être à la fois une compile de tubes, un vrai Now That's What I Call Music des gens cool du moment, mais aussi un disque de chevet, qui déroule une histoire tout en racontant son temps. Pour toutes ces raisons, ce Mockingjay Part 1 est LE disque pop de l'année 2014 que l'on n'attendait plus.