Avec "Too Funky", George Michael a inventé les années 90

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A l'heure des hagiographies, il serait tentant de laisser George Michael dans la catégorie du chanteur à minettes du groupe Wham!, qui se révèlera machine à tubes rutilante lors du passage en solo, pour devenir le sex symbol ultime de la décennie 80. En 1987, lors de la sortie de l'album Faith, George Michael était à son apogée artistique et commerciale, c'était un monstre pop. Pour l'anecdote, la première fois que je me suis retrouvé avec un CD entre les mains, c'était celui de l'album Faith. Ce n'était pas mon CD, et je n'étais pas fan de George Michael à l'époque (il faut dire que j'avais 9 ans), mais les ventes vertigineuses de Faith à travers le monde (25 millions d'exemplaires) ont largement contribué à la démocratisation de ce bout de plastique qu'on appelait alors "disque laser". Georgios était bien de son époque : sexy, sulfureux, bad boy, visionnaire. Comme Prince, Madonna ou Michael Jackson, il a su tirer partie de l'immense liberté artistique qu'offrait la décennie à travers le prisme pop qu'étaient les clips sur MTV et le défrichage sonore des sphères underground. Dans les 80's, avec "Careless Whisper" et "I Want Your Sex" dans son catalogue, George Michael avait fait un sans faute, balayé tous les styles musicaux, et s'était forgé une image d'icône pop, bestial et élégant, moderne et excitant. Puis les années 90 sont arrivées.

 

La décennie du grunge et de la dance music n'a pas été tendre avec les grosses popstars des eighties. Dans le cas de George Michael, pourtant, il s'est passé quelque chose de plus fort que tout ce que vous lirez au sujet de son coming out, de ses frasques et de ses comebacks à répétition. Il sera surtout question pour lui d'émancipation. Et en voulant se libérer de ses chaines (son contrat avec sa maison de disques, le pesant secret autour de sa sexualité, et de manière générale son statut de poster boy), presque par accident, George a tout simplement inventé... la réinvention.

 

L'album Listen Without Prejudice sort à la fin de l'année 1990. Il se taille une réputation (pas toujours flatteuse) de disque de la maturité. Epuisé par la tournée mondiale de Faith et un peu au bout du rouleau, George Michael est en froid avec Sony Music. Il veut être davantage pris au sérieux en tant qu'auteur-compositeur, cesser d'être le bad boy britannique au joli petit cul moulé dans son Levi's. Les pontes de chez Sony tirent la gueule : la poule aux oeufs d'or tape sa crise de diva, et on compte encore le remettre dans le droit chemin. Sauf qu'il n'en sera rien. Le premier single "Praying For Time" débarque en radio, mais quand le clip apparait sur MTV, c'est la douche froide : il ne s'agit ni plus ni moins qu'une lyric video avant l'heure, les paroles de la chanson apparaissant sur un fond noir. George compte bien prendre le titre de son album au pied de la lettre, et laisser parler la musique : il n'apparaitra plus dans ses clips. Pour le 2ème single "Freedom! 90", il sera remplacé par une ribambelle de top models en playback, dans un clip fastueux réalisé par David Fincher, alors le vidéaste le plus couru du music business ("Express Yourself" et "Vogue" de Madonna, c'était lui).

 

 

Listen Without Prejudice se vendra moins que Faith, et le torchon brûle entre George et son label. Il n'y a pas que le torchon qui brule d'ailleurs : dans le clip de "Freedom", on peut apercevoir le blouson de cuir mythique de l'ère Faith périr dans les flammes, signe que les temps ont bien changé. LWP est un album de ballades incroyables, mais les années 90, résolument électroniques et hédonistes, attendent que George Michael se frotte au dancefloor. C'est alors que sort "Too Funky".

 

A ce moment, nous sommes en 1992, et George Michael vit une année compliquée. L'homme avec qui il partage sa vie, Anselmo Feleppa, est malade du sida. George est toujours dans le placard. Il revient d'une tournée et ses rapports avec Sony ne se sont toujours pas améliorés. L'album Listen Without Prejudice Vol.2 est en chantier : il ne verra jamais le jour. George veut quitter Sony, considérant qu'il n'a pas été assez soutenu par son label après le semi-échec commercial de LWP aux Etats-Unis. Le single "Too Funky" sera son dernier single chez la major.

 

 

Si peu de gens se souviennent de "Too Funky", c'est d'abord parce que le titre ne figure sur aucun album studio. Pour se venger de sa maison de disques, George le sortira sur une compilation caritative, Red Hot + Dance, accompagné de 2 autres inédits, "Do You Really Want To Know" et "Happy". Et si moi je m'en rappelle très bien, c'est parce qu'à l'époque je l'avais achetée, cette compile. Elle est encore quelque part dans un carton, chez mes parents. C'était un putain de disque, pour plusieurs raisons. D'abord parce que le reste de la playlist consiste en une série de remixes des tubes house de l'époque. Il y a le "Gypsy Woman" de Crystal Waters, "Peace" de Sabrina Johnston, et même un remix rare de "Supernatural", qui figurait sur la face B du "Cherish" de Madonna. Mais surtout, l'album renferme les titres les plus dancefloor et vénères de la carrière de George Michael. Certes, le clip de "Too Funky" n'est pas vraiment original, et se contente de reprendre le concept de "Freedom", avec ses mannequins stars qui paradent sur le catwalk. Mais réécouter ses 3 titres sur Red Hot + Dance (et la très dark face B de "Too Funky", "Crazyman Dance"), c'est imaginer que George préparait sans doute l'album sombre, dance, queer, clinquant et furibard qui manquera pour toujours à sa discographie. Avec sa pochette signée Keith Haring (décédé 2 ans auparavant) et son statut de première compilation caricative prenant pour thème l'épidémie du sida, Red Hot + Dance faisait entrer la culture et les préoccupations queer dans le mainstream. George Michael, à l'origine du projet, était certes toujours dans le placard, mais c'était un placard suffisamment grand et transparent pour y installer un dancefloor et envoyer des signaux gros comme des immeubles à la communauté LGBT.

 

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"Too Funky" aurait pu être le début d'un second souffle, et le volume 2 de Listen Without Prejudice aurait pu être le grand disque pop, house et dancefloor de son époque, deux ans après "Vogue" ou "Groove Is In The Heart". "Too Funky" était pile dans le zeitgeist, hédoniste et ravageur, avec les top models Eva Herzigova, Linda Evangelista, Estelle Lefébure ou Tyra Banks qui se tirent la bourre en Mugler sur le runway, au même moment où une autre queen, RuPaul, viendra se joindre à la conversation avec "You Better Work". "Too Funky" était peut être trop funky justement. En mars 1993, George perdra son compagnon, reprendra le chemin des studios sur un nouveau label, et écrira le sublime "Jesus To A Child", qui sortira l'année suivante. Le futur de George Michael, c'est une deuxième vie de crooner maussade aux prises avec les drogues, un coming out tardif, chaotique mais non sans panache (le clip de "Outside" est un chef d'oeuvre d'humour et de subversion), et un statut d'icône queer indépassable. Mais même si les 90's ne lui firent aucun cadeau, l'influence de George Michael sur la décennie (sur la pop en général, sur la communauté LGBT en particulier, et sur le futur du statut de popstar et le concept nécessaire de "réinvention") est indéniable. Vraiment trop funky pour le commun des mortels.