Is this it ?

En janvier dernier, lorsque la presse musicale s'adonnait à ses traditionnelles prospections des "espoirs" de l'année à venir, on était loin de s'imaginer que les tubes de l'été 2009 seraient "Thriller", "Beat it", "Don't stop til you get enough", "Black or white" ou "Man in the mirror". Je m'amuse souvent à ça, quand je "réfléchis à des trucs", le nez au plafond, dans mon lit : le jeu du "si on nous avait dit que". Vous savez, "si on nous avait dit que des avions s'écraseraient sur le World Trade Center", "si on nous avait dit que Carla Bruni serait première dame de France"... Quand quelque chose d'improbable arrive, on entre alors dans une nouvelle forme de réalité un peu déroutante, comme si l'on entrait dans une dimension parallèle. La vie d'avant et la vie d'après.

 

La vie d'après, c'est ce soir, par exemple. Il fait une chaleur étouffante et de ma fenêtre ouverte, j'entends le voisin qui écoute des chansons de Michael Jackson sur son ordinateur (de temps en temps j'entends le "toudoudoum" de ses fenêtres msn). Il était partout ces derniers jours (Michael Jackson, pas mon voisin) : en fond sonore dans les magasins pendant les soldes, à la Gay Pride, en boîte, à la radio, chez mes amis, et je me disais que c'était toujours comme ça, quand les artistes meurent, on se sent un peu coupable de ne pas les avoir assez aimés de leur vivant, alors on se rue sur les compilations, etc. Sauf que dans le cas de Michael Jackson, la raison de ce retour de flamme est bien plus simple : ses chansons sont géniales, elles s'écoutent avec plaisir, sans second degré, sans nostalgie, elles n'ont pas spécialement vieilli... Je peux comprendre que pour les gens de ma génération, la nouvelle de sa mort soit une tragédie : on a grandi avec la bande FM, la télévision et le top 50 comme nounous, et donc avec Jackson, omniprésent pendant presque deux décennies. Il évoque des souvenirs heureux à chacun des gens de mon âge. Mais pourquoi les plus jeunes s'intéressent-ils malgré tout à ses vieux tubes ? Peut-être qu'ils découvrent quelque chose que nous, les "anciens", connaissons depuis un moment. Michael Jackson était un artiste de pop, dans sa forme la plus pure et la plus aboutie. Il a quasiment inventé ce qui fait l'essence de cette musique : un univers visuel spectaculaire, un son surproduit et innovant, des chansons chargées d'émotion, un culte de la personnalité de l'artiste, mais surtout... j'avais lu ça quelque part, et je pense que cette idée s'applique très bien à la carrière de Jackson : la pop est la seule forme de commerce qui s'applique réellement à donner du bonheur aux gens.

 

Je pense que pour quelqu'un qui n'a pas connu "Bad" ou "Thriller", la découverte des chansons, des clips de MJ, peut être une expérience assez particulière. Pour quelqu'un qui aurait grandi dans les années 2000, décennie qui a vu se développer une sorte de mode de vie "post-pop", basé sur l'idée que la pop est superficielle, artistiquement mineure et néfaste, c'est compliqué de se faire une opinion de l'oeuvre de Michael Jackson. Quand on a été abreuvé de chanteurs folk low profile, quand on lit partout que la vraie musique c'est trois gratouillis de guitare acoustique sur des paroles mignonnettes ou timidement engagées, que l'avenir de la musique, ce sont de micro artistes sur des micro labels qui font des micro chansons avec une micro ambition sur un support qui n'existe même plus, que penser de la destinée "larger than life" de Michael Jackson, plus gros vendeur de disques de tous les temps ? Eh bien, on n'en pense rien. Car sa musique a réponse à tout cela, et c'est assez fastoche pour elle : elle fait danser et pleurer. Elle résiste à la critique et à l'approche analytique, car elle donne juste des fourmis dans les jambes ou des papillons dans le ventre. Et tout le monde sait que la tête peut rarement aller à l'encontre des désirs du corps. C'est peut-être ça, finalement, qui fascine encore la jeune génération.

 

La mort prématurée du "King of Pop" (rétrospectivement, un pseudo bien mérité) ne signifie peut-être pas la mort de la pop pour autant. La fin des années 2000 a vu l'arrivée d'artistes transitionnels, issus du milieu electro ou r&b, qui ont définitivement une approche pop comme pouvaient l'avoir les grosses stars de l'âge d'or du genre. Je pense à Beyoncé, Rihanna, Lady GaGa, Gwen Stefani, les Girls Aloud ou les moins énormes Ladyhawke, Little Boots, La Roux, Calvin Harris, Robyn, Frankmusik... Ils ne révolutionnent pas l'approche de la musique comme un Michael Jackson, mais ils perpétuent une certaine image fun, physique, émotionnelle, faussement naïve, inventive et innovante de la chanson, loin de l'immobilisme ampoulé, prétentieux et chiant de ce qu'est devenue la scène rock et "indé" ces 10 dernières années.
En perdant son plus illustre représentant, la pop vient d'entrer pour de bon dans l'âge adulte, celui des désillusions et de l'introspection, mais peut désormais prétendre, tout comme sa grande rivale rock, à une certaine forme de respectabilité. Si cela arrive, on est foutus : la pop doit rester une musique détestée par les esthètes et les branchés, car c'est le propre de son identité. Tant qu'elle ne sera pas prise au sérieux, elle continuera d'exister et de rendre heureux les gens qui comprennent de quoi ça parle, pour de vrai. Les gens différents. "I'm not like the other guys" ...

 

Le King of Pop est mort, pop must go on !