Paranoïa, histoires de famille et fantôme de Michael Jackson : "Somebody's Watching Me", le tube hanté de Rockwell

"Somebody's Watching Me" est un classique des playlists d'Halloween depuis plus de 30 ans. Ce tube de Rockwell, sorti en 1984, raconte l'histoire d'un gars totalement flippé, qui se sent observé lorsqu'il se retrouve seul chez lui. Accompagné d'une vidéo à la fois étrange, inquiétante et assez grotesque, c'est aussi et surtout un redoutable tube funky, avec ses notes de synthé irrésistibles et un refrain qui réveille les morts, chanté par un Michael Jackson qui ne sera pourtant jamais crédité. Qu'est-ce qui se cache derrière cet énorme succès mondial ? Qui est Rockwell, et est-ce qu'il n'aurait pas quelques cadavres dans le placard ?

 

De son vrai nom Kennedy William Gordy, Rockwell fait partie d'une illustre famille d'artistes : son père n'est autre que le boss de la Motown, Berry Gordy. Célèbre pour avoir découvert et signé Diana Ross, Marvin Gaye, Stevie Wonder et les Jackson 5, le paternel est difficile à impressionner, et Kennedy ne s'entend d'ailleurs pas très bien avec lui. Au début des années 80, après avoir été viré de chez Papa Gordy, Kennedy vit chez sa mère, Ray Singleton, l'ex femme de Berry. Il n'a pas encore 20 ans et essaye d'écrire des chansons, mais il galère un peu. Pourtant, en 1982, il débarque triomphant au manoir de son père avec une démo prometteuse. Berry Gordy jette une oreille distraite, fait la moue, et lui répond que le morceau n'est pas assez bon. Bien tenté, fiston. Mais, convaincu qu'il tient un vrai tube et que le vieux grigou n'y connait rien, Kennedy a une petite idée derrière la tête.

 

Il décide de se choisir un pseudo : Rockwell. Et puisqu'on lui ferme la porte au nez, il va tenter de rentrer par la fenêtre. C'est que Rockwell, sans doute influencé par la pluie de stars qui gravitent autour de ses parents, a toujours voulu devenir un artiste pop, au point, chaque soir, de prier Dieu de l'aider à décrocher un tube. Sa ténacité finira par payer, et ses prières seront exaucées. Bon, c'est surtout grâce à Michael Jackson que les choses vont se débloquer. Michael, son aîné de six ans, a toujours été un ami de la famille, et une sorte de grand frère. On lui fait écouter la démo de "Somebody's Watching Me", et Michael adore. Il débarque en studio avec son frère Jermaine (dont la femme n'est autre que... la soeur de Rockwell) pour enregistrer les choeurs du refrain. Si Michael aime autant ce titre aux paroles paranoïaques et à l'ambiance un peu angoissante, c'est qu'il vient alors de dévoiler le clip de "Thriller", et "Somebody's Watching Me" est tout aussi sombre et dansant. On pourrait croire qu'il s'agit de la face B de "Thriller".

 

Avec ce tube en poche, Rockwell revient frapper à la porte de la Motown, et cette fois on l'accueille à bras ouverts : un featuring de Michael, en pleine Thriller mania, ça ne se refuse pas. Pourtant, pour éviter que les prestigieux noms de Berry Gordy et Michael Jackson lui fassent de l'ombre, le titre sort sans faire mention du King of Pop, même si sa participation au projet est le secret le moins bien gardé de l'époque. Pour qu'on ne fasse aucun lien avec ses relations familiales, et ainsi éviter qu'on le traite de "fils de", Rockwell ira même jusqu'à s'inventer un faux accent british, et déclarera en interviews qu'il vient de Portsmouth. Les relations entre Gordy et sa progéniture auraient tout pour alimenter un scénario de soap opera. Et c'est d'ailleurs le cas : les showrunners de la série Empire diffusée actuellement sur la Fox, reconnaissent que la famille de Rockwell figure parmi leurs sources d'inspiration.

 

"Somebody's Watching Me" débarque sur les ondes en 1984, et devient un énorme tube mondial. Le clip lui emboîte le pas sur les écrans et fait son petit effet : c'est un mini-film d'épouvante à lui tout seul, dans la droite lignée de la vidéo de "Thriller" (sorti quelques mois plus tôt)... le génie en moins. Car la chose ressemble surtout à un mauvais téléfilm sans queue ni tête. On y suit Rockwell dans sa maison, hanté par des personnages étranges et sujet à des hallucinations grotesques. Il y a une scène de douche... où le chanteur garde son short (peut être l'un des hommages les plus nazes au film Psychose), une autre où on l'aperçoit devant sa propre pierre tombale, creusée dans son jardin. Il y a un zombie déguisé en facteur, des animaux empaillés, un gars en serviette de bain qui se balade avec un cochon sur un plateau... Pourquoi ? Aucune idée. Contrairement au Thriller de John Landis, cette version du pauvre a très très mal vieilli, mais est devenue au fil du temps un classique de toute soirée Halloween digne de ce nom, pour peu qu'on aime les années 80 plus que de raison.

 

Après un premier album qui sera un énorme succès aux Etats-Unis, la carrière discographique de Rockwell sera de courte durée. Les singles suivants ("Obscene Phone Caller" et "Peeping Tom") continuent à exploiter le thème du stalker angoissant, mais seront des flops. Aujourd'hui, à 53 ans, Rockwell annonce régulièrement son retour, qui n'arrive jamais. La dernière fois qu'on a entendu parler de lui, c'était pour une sombre histoire de sandwich. Mais Rockwell peut se vanter d'avoir enregistré le "All I Want For Christmas Is You" du 31 octobre : il est aussi indispensable aux soirées d'Halloween que le tube de Mariah Carey est incontournable sous le sapin. On retrouve d'ailleurs, comme un ultime clin d'oeil et un véritable acte de reconnaissance, "Somebody's Watching Me" sur la tracklist du dernier album posthume de Michael Jackson, Scream, une compilation thématique reprenant ses titres les plus angoissants. Il était temps de réhabiliter cette excellente chanson, longtemps absente de l'Histoire officielle de la pop.