"Perfect Illusion" : quand Lady Gaga fouille les poubelles de la pop

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Devinette : qu'est ce qui arrive quand on enferme dans le même studio le gars aux manettes de "Rehab" et "Uptown Funk", le producteur de Justin Bieber, le jeune babos du groupe psyché rock Tame Impala... et Lady Gaga ? Eh bien ça donne "Perfect Illusion", soit trois minutes de grand n'importe quoi filant à toute vitesse sur l'autoroute du mauvais goût. Mais le plus surprenant là dedans, c'est que ça fonctionne.

 

On avait quitté Lady Gaga sur le semi-désastre commercial ARTPOP en 2013. Depuis, elle avait fait un pas de côté et laissé reposer son statut de diva borderline pour faire précisément tout sauf de la pop. A savoir, un album jazz, un rôle dans la série American Horror Story, et tout un tas de performances télévisées où on la verra reprendre des trucs inchantables par le commun de mortels, de Bowie à La mélodie du bonheur en passant par l'hymne national US. La Maman Monstre se rachetait une crédibilité artistique après des années d'excès de tout : exposition médiatique, drogues et club bangers. Lady Gaga était cramée, elle s'est mise au vert, mais son opération de reconquête sentait un peu le renfermé. La chanteuse de "Bad Romance" a redistribué les cartes de la pop à la fin de la décennie précédente, et maintenant il va falloir sortir les rames pour rester pertinente en 2016.

 

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Voici donc "Perfect Illusion", un titre co-produit avec Mark Ronson, BloodPop et Kevin Parker de Tame Impala. Et l'objet est assez déconcertant. Comme beaucoup de fans et de curieux, je me suis réveillé vendredi matin en lançant l'audio sur YouTube. Et je ne sais pas si c'est la meilleure façon de faire connaissance avec cette chanson. On a encore la bouche pâteuse et les yeux qui collent, et nos oreilles se font violer dès potron-minet par un riff de guitare de Josh Homme en guise d'introduction, avant que Gaga vienne nous souffler dans les bronches pendant 3 brèves minutes durant lesquelles on peine à comprendre ce qui nous arrive.

 

 

On nous avait annoncé un titre rock, dansant et euphorique. Certes, on entend du rock, mais un rock plus proche de Genesis ou Van Halen que de Nirvana. On entend surtout de gros claviers 80's, et une Gaga beaucoup plus influencée par Pat Benatar que par Courtney Love. Et puis il y a cet incroyable "key-change", ce changement de tonalité qu'on peut entendre dans les meilleurs tubes FM des années Reagan, et qui rend "Perfect Illusion" totalement kitsch et anachronique.

 

Du coup, le morceau divise. Et ça n'est pas très surprenant. La difficulté d'être Lady Gaga, c'est qu'elle doit sans cesse remettre son titre en jeu. Ne pas décevoir les fans de la première heure, qui l'aimaient pour ses tubes dance qui tabassent, et qui considèrent les titres de The Fame comme des classiques indépassables. Mais musicalement, son premier album est déjà d'une autre époque. Les goûts du grand public ont évolué et la musique de club est devenue un sujet de moquerie. Si "Poker Face" ressortait aujourd'hui, tout le monde trouverait ça gênant. Du coup, il faut trouver un équilibre impossible : dans le langage pop, on appelle ça une "réinvention". Rester la même, mais différente. Comme d'innombrables popstars avant elle, Lady Gaga va devoir s'y coller. Alors, mission accomplie ou grosse plantade ?

 

Une fois passé le premier effet de surprise et cette impression d'écouter une démo enregistrée en catastrophe entre deux avions (et dont le son étonne de la part du casting 5 étoiles qui l'a composée), "Perfect Illusion" devient complètement irrésistible. Et on comprend vite que ce single est une suite finalement assez logique et cohérente dans la discographie de Gaga. Avec ses synthés et ses guitares en plastique (sans doute lissées à l'extrême par BloodPop pour plaire aux radios US), le titre évoque le son des Misfits dans le dessin animé Jem et les Hologrammes. Le côté chic et toc de la prod' rappelle que Lady Gaga a toujours fouillé dans les poubelles de la pop culture pour y dénicher des trésors. Que ce soit l'eurodance, l'italo disco, la techno belge ou Depeche Mode période choucroutes, ses tubes ont toujours été une grande opération de recyclage des ordures dont plus personne ne voulait. Avec sa voix rocailleuse qui s'époumone sans autotune sur une bande-son disco-rock pas finaude pour deux sous, Lady Gaga réinvente la pop de stade des 80's, qu'elle avait déjà un peu approchée sur l'album Born This Way. Cette fois, elle vise l'épure, l'énergie brute, le fun et les gros refrains qui tachent, un parti pris que plus PERSONNE dans la pop music contemporaine ne semble vouloir considérer, à l'heure de la tapisserie sonore surproduite des albums de Rihanna, Zayn, Drake ou The Weeknd. Les gens vont adorer ou détester, mais une chose est sûre : la nouvelle ère Gaga s'annonce déjà fascinante.