"Believe", quand Cher se réinventait en reine du dancefloor (et ça n'a pas été simple)

Croyez-le ou non, le plus gros tube dance de tous les temps, "Believe", s'apprête à fêter ses 20 ans. Retour sur un comeback inespéré, ou comment Cher, qui sucrait les fraises en 1998, a fait d'un morceau dont personne ne voulait la chanson la plus populaire de sa très longue carrière, tout en inventant l'auto-tune.

 

Pour les plus jeunes d'entre nous, Cher, c'est cette vieille dame un peu cinglée qui hurle des phrases incompréhensibles en abusant des emojis sur Twitter. C'est aussi cette grand-mère super classe qui vole la vedette de tout le cast de la suite de Mamma Mia, en ce moment au cinéma. Mais Cher, c'est surtout la plus grande popstar encore en activité : à 72 ans et plus de 50 ans de carrière, elle ferait passer Madonna pour une post-ado un peu revêche.

 

 

En 1998, Madonna sort justement son album de la maturité. Ray Of Light, son virage new age électronique, parle de spiritualité : la vie, la mort, l'amour, la maternité, avec des clips dans le désert au milieu des corbeaux. Pendant ce temps, Cher, 52 ans, s'apprête à faire exactement le contraire : elle enregistre un album... de grosse eurodance ! Le patron de Warner UK, Rob Dickins, veut que la chanteuse "se concentre sur son public gay avec un album dance bien énergique". Il faut se rappeler qu'à l'époque, la planète entière vibre sur les sons de la french touch des Daft Punk, et le tube de l'été s'appelle "Music Sounds Better With You" de Stardust. En Europe, on danse sur les tubes de Fatboy Slim et on pleure le départ de Geri Halliwell des Spice Girls. Cher, enfermée en studio avec ses producteurs, veut être à nouveau de la fête.

 

Eté 98. Encore endeuillée par le décès de son ex-mari Sonny Bono un peu plus tôt dans l'année, Cher compte reprendre sa carrière musicale en main, après plusieurs albums au succès mi-figue mi-raisin. Mais les choses ne vont pas se passer exactement comme prévu. D'abord, elle n'a pas du tout envie de faire un album dance, mais Rob Dickins finit par la convaincre et l'envoie bosser dans un minuscule studio au sud de Londres avec les hitmakers qu'ils ont alors sous la main. Cher s'en souvient dans le New York Times : "Le studio ressemblait à un donjon, c'était le plus petit studio de toute ma carrière". C'est pourtant dans ce cagibi au milieu de la campagne anglaise qu'un petit miracle se produit.

 

On commence à lui faire écouter des titres, et la démo de "Believe" lui chatouille l'oreille. A l'époque, le refrain est déjà là dans toute sa gloire tubesque ("Do you believe in life after love ?"), mais les couplets laissent à désirer. On doit d'ailleurs ce merveilleux refrain à Brian Higgins, dont les seuls faits d'armes jusqu'alors sont d'avoir écrit un tube pour Dannii Minogue. Suite au succès de "Believe", il créera Xenomania, une team de producteurs responsables des plus gros hits des Girls Aloud, Sugababes et Saturdays, et quantité d'autres gloires éphémères de la pop anglaise. Mais avant que "Believe" ne devienne "Believe", il y a encore du boulot.

 

 

La démo du morceau, personne n'en voulait, ça faisait même neuf ans qu'elle prenait la poussière. Il a fallu que le titre passe de main en main en studio pour que les couplets ressemblent enfin à quelque chose. Puis il a fallu l'enregistrer. Et là encore, ce ne fut pas une partie de plaisir. Cher racontera au magazine Billboard : "Mark Taylor (le co-producteur) détestait ce que j'étais en train de faire et il me répétait de le faire mieux, parce que ça ne décollait pas avant le refrain. Je n'y arrivais pas." Poussée à bout, Cher quitte le studio en rogne. Le lendemain, alors qu'elle regarde distraitement la télé, elle tombe sur un clip de Roachford (un groupe soul pop anglais qui marchait bien dans les 90's), et remarque que le chanteur utilise un vocoder. C'est de là que vient l'idée géniale de trafiquer les vocaux de Cher avec cet outil alors tenu jalousement secret dans le métier : l'auto-tune.

 

"Believe" était né. Une incroyable chanson de rupture et de renaissance, étrange et entrainante comme une rengaine soul propulsée dans le turfu, grâce aux bidouillages sonores que la Dark Lady et sa team ont dû imposer à une maison de disques au départ très frileuse : qui voudrait d'un titre d'une chanteuse à voix dont on ne reconnait plus la voix ?

 

Et pourtant, à sa sortie (le 19 octobre 1998), "Believe" rend tout le monde dingue. En France, il réveille un pays alors assoupi par les ballades guimauve de la comédie musicale Notre-Dame de Paris. En Angleterre, il crée une onde de choc dans les charts : le titre est numéro 1 durant sept semaines d'affilée. Au total, "Believe" prendra la tête des classements à peu près partout dans le monde, s'écoulant à plus de 11 millions d'exemplaires.

 

 

Aujourd'hui encore, "Believe" reste le titre dance le plus vendu de tous les temps, intronisant Cher comme la reine du dancefloor, 33 ans après son premier tube "I Got You Babe" au coeur de l'Amérique des sixties, et après avoir connu de multiples réinventions (en diva disco en 1979, en actrice oscarisée et en rockeuse FM en 1987).

 

Le clip accentue encore le côté "futuriste" et robotique du morceau et du traitement de sa voix : on y voit la chanteuse en super-héroïne cyborg des enfers prônant la bonne parole pop au milieu d'un nightclub bondé. Le titre, au fil du temps, est devenu un classique incontournable de toutes les soirées nostalgiques fortement alcoolisées de tous les millennials de la planète.

 

 

Vingt ans après, en 2018, Cher est encore et toujours d'actualité. On célèbre son palmarès chez les queens de RuPaul's Drag Race ("I invented reinvention, bitches"). Un compte Twitter hilarant, @cherdoingthings, recense les photos les plus iconiques, les looks les plus incroyables et les vidéos les plus décalées de son interminable carrière. Et surtout, elle s'apprête à dévoiler un album de reprises du groupe ABBA, qui s'annonce probablement comme le disque le plus gay jamais enregistré.

 

 

Seul effet pervers de "Believe" : l'usage abusif de l'auto-tune sur le morceau est devenu, contre toute attente, une mauvaise habitude dont s'est emparée par la suite toute la scène rap mondiale. C'est sans doute le fun fact le plus ironique de l'histoire de la pop : la chanteuse la plus affranchie ("ma mère me disait "un jour tu vas devoir te poser et te marier avec un homme riche" et je lui ai répondu "maman, je suis un homme riche") et gay friendly du music business aura inspiré bien malgré elle des dizaines d'artistes hip-hop réputés sexistes et homophobes. Eh oui, pensez-y : derrière chaque refrain de Migos, chaque punchline de JUL, il y a un peu l'ombre de Cher...