Tête de gondole

Malgré la crise, il existe encore une bonne vieille roublardise de maison de disques qui continue à faire recette : la compilation. Si l'on se penche sur les chiffres de ventes effarants des compiles NRJ, qui inondent le marché à raison d'une nouvelle fournée chaque mois (NRJ Music Awards, NRJ Hit Music Only, NRJ Dance, NRJ 200% Hits, NRJ Des Hits En Veux-Tu En Voilà), l'arnaque marketing héritée des glorieuses 90s a encore de beaux restes.

 

Je suis moi-même un grand amateur du genre, mais c'est mon côté nostalgique. Dans les années 80, mes parents achetaient déjà les compiles NRJ en vinyles, avec ces pochettes géantes ornées du logo rouge vif de la radio, et c'était pour moi la promesse d'écouter les derniers tubes de Kim Wilde, Stéphanie (de Monaco) et A-Ha sur la chaîne hi-fi du salon. Aujourd'hui, à l'heure où même ton petit cousin de 13 ans peut se confectionner des playlists entières de tubes Skyrock en 3 clics, on ne voit plus très bien l'intérêt de l'objet compilation, sinon qu'il est le reflet d'une certaine paresse qui consiste à laisser les majors du disque nous imposer leur back catalogue dans un emballage sympa, car on aime vaguement les tubes NRJ. C'est l'achat impulsif chez Carrefour, au "rayon culture", entre les tranches de jambon, les cornflakes, un pack de Coca Zéro et une viennoiserie pour le goûter. Mais ça se vend, et par camions. Et la compilation est souvent utilisée comme produit dérivé : les radios ont toutes des compiles à leur nom, de Fun Radio à Radio Nova, mais il y aussi des compiles qui font la promo d'une chaîne de télé pour bobos ou d'une revue gay. En l'occurrence la "Grande BO du Grand Journal" de Canal, et l'album des 15 ans de Têtu, sorties à quelques jours d'intervalle.


Il est amusant de trouver ces deux disques régulièrement côte-à-côte en magasin, quand ils semblent pourtant, en apparence, d'un univers totalement opposé. D'un côté on a la sélection branchouille des "coming next" du Grand Journal, autrement dit une sorte de prescription de la hype qui te somme d'écouter telle ou telle chose parce que c'est jeune et cool, de l'autre un grand rassemblement de tubes cheesy pour la masse des folles perdues de province. Faut-il choisir son camp ? Pas sûr.

 

Si l'on veut faire son snob, la compile de Têtu part perdante : on voit bien que ça sent un peu le cash-in, le disque étant signé sur Universal (tandis que la compile Canal est sur PIAS, plus indé). Et d'ailleurs, la tracklist, qui se veut une dream team des idoles gay friendly de ces 15 dernières années est assez conséquente et ratisse large : Lady Gaga, Kylie, Britney, Cher, La Roux, Lily Allen, Mika, Zazie, Placebo, Cyndi Lauper, Donna Summer, ça part un peu dans tous les sens mais ça a le mérite d'un certain éclectisme rigolo. Il y a parfois des remixes bien ringards qui fleurent bon l'eurodance, mais ça n'est pas une mauvaise chose. Seule grande absente du disque : Mylène Farmer, qui décidément ne lâche jamais rien. Au final, c'est un album festif tout terrain, pas toujours d'un goût très sûr, mais qui renferme quelques titres vraiment cool (le disque se termine par "Nuit blanche" de Vive La Fête, les connaisseurs apprécieront).

 

Passons maintenant à la Grande BO de Canal. Si vous êtes un habitué de ce blog, vous pensez que je vais tailler un costard à ce truc qui n'inspire rien de bon. Rôôôh, vous me connaissez trop bien... La meuf censée s'occuper de la musique chez Canal, c'est Tania Bruna-Rosso, la fille officiellement la plus agaçante et la plus détestée de France. Du coup, on n'a pas spécialement envie de se coltiner sa playlist. Pourtant on aurait tort de bouder son plaisir : il y a de très bonnes choses, de Phoenix à Marina & The Diamonds, Jamaica, The Drums... Mais cette sélection souffre d'un mal propre à ce genre de projet : si le disque s'adresse aux hipsters, les hipsters vont bien se marrer car les titres sont méga vieux et ils sont déjà passés à autre chose. De plus, avoir le label Canal, c'est synonyme de démocratisation, et ça, le hipster n'aime pas, mais pas du tout. Restent les autres, le grand public, les bobos, qui avalent à la cuillère tout ce qu'on leur emballe dans ce genre de produit, et qui se passeront le CD en boucle dans leurs apéritifs dînatoires. Ainsi, malgré la sympathie que l'on peut avoir pour les groupes présents sur la compile, le simple fait d'apparaître ensemble sous la bannière Canal+ leur donne certes de la visibilité, mais ils y perdent de leur fraîcheur pour entrer dans le grand recyclage pour beaufs.

 

Vous connaissez par cœur cette phrase pleine de bon sens populaire qui dit qu'il ne faut pas juger un livre à sa couverture. Ça s'applique très bien aux compilations. Sous la bannière gay ou bobo, on trouve de tout, à boire, à manger, mais souvent de bonnes choses. Au fond, ce qui ressort de ces produits, c'est une passionnante étude sociologique : on est face à des objets pensés pour être écoutés par des publics bien définis, même si la campagne de Têtu ne se veut pas circonscrite au public gay. Il n'empêche, ces disques vendent davantage un état d'esprit que de la musique. Ce qui m'amène à penser que les compilations sont finalement au premier rang des responsables de la crise : la nouvelle génération n'a pas envie de dépenser 17 euros pour acheter un état d'esprit, elle veut dépenser 0 euros pour écouter de la musique.