Pauvre Madonna

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Pour un vrai fan de pop (pas les connasses qui regardent les cérémonies et les talent shows uniquement pour bitcher), c'est toujours douloureux de voir une prestation virer à la catastrophe. La pop music, par définition, c'est censé être un peu magique et flamboyant. Alors, quand j'ai vu Madonna se ramasser lors du final des Brit Awards, ça m'a mis un coup. Quand cette bonne Madge, pourtant aguerrie des tournées marathon, se fait entrainer vers le sol par sa cape, quand elle tombe de l'estrade, perd son micro dans un grand fracas, laissant la bande-son défiler (et prouvant aux yeux du monde que non, elle ne chante définitivement pas en playback), puis qu'elle se relève, et termine sa prestation la voix un peu tremblante, secouée par l'adrénaline (et sans doute un peu l'humiliation), moi, ça m'a pas fait rire. C'était un spectacle plutôt désolant, et j'étais mortifié. J'observais les gens se gausser sur les réseaux sociaux et je me disais "mais putain, c'est Madonna quoi". Je n'aurais pas levé un sourcil si Charli XCX avait glissé sur une flaque de vomi, si Taylor Swift s'était cassé un talon, parce que ce sont juste des popstars du moment, les aléas du direct, des images de bêtisier. Mais la chute de Madonna, qui n'en est pas à son premier gadin sur scène, mais qui en 30 ans de carrière n'a jamais foiré un passage télé, avait quelque chose de tellement tragique et pathétique, et c'était aussi un moment "méta" incroyable. "Took me to heaven and let me fall down, now that it's over I'm gonna carry on / Lifted me up and watched me stumble, after the heartache I'm gonna carry on". En effet, après la chute, la chanteuse se relève, reprend son souffle, et termine le morceau. Like a boss.

 

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La Mado a subi son lot de tracasseries depuis le début de l'année, entre les fuites de son album, les radios qui refusent de jouer son nouveau single (pas assez current), et ses opérations promo un peu hasardeuses (avec Snapchat et Grindr, really ?). Mais hier soir, lors des Brit Awards, le sort semblait vraiment s'acharner. Peu importe quelles mauvaises actions l'ex (?) Queen of Pop est en train de payer : karma's a bitch.

 

La chute de Madonna restera, sans nul doute, le point culminant d'une vague de trolling sans précédent. A mesure que le temps passe, les fans se sont habitués aux incessantes moqueries sur son âge, sur le fait qu'elle devrait avoir honte de s'afficher, de faire de la dance music, de jouer la carte du sexe, bref, elle devrait s'excuser d'être encore dans les parages et prendre une retraite bien méritée. Avoir le droit, pour une femme de 56 ans, de mettre sa sexualité et son corps en avant, sera sans doute le dernier des tabous que la chanteuse essayera de faire tomber.

 

 

Je fais partie de la vieille génération de fans (j'ai 36 ans), et du coup, je vais vous en apprendre une bien bonne : Madonna, ça fait plus de 30 ans qu'elle subit la moquerie et la mauvaise humeur des gens. C'est son job à plein temps d'emmerder le monde, et elle gère toujours aujourd'hui son empire de la badasserie d'une main de maître. Aux avant-postes de toutes les luttes, contre le sexisme, la bigoterie ou l'homophobie, Madonna a toujours cassé les couilles, tout en délivrant régulièrement des morceaux de bravoure pop. Donc, je ne suis pas plus surpris que ça que la jeune génération fasse preuve d'amnésie et aimerait l'enterrer une bonne fois pour toutes. Même si elles lui doivent tout, Beyoncé, Gaga ou Rihanna sont plus jeunes, plus fraîches, et aucun ado n'a envie d'aimer les mêmes popstars qu'un mec de 40 ans. C'est un conflit de génération que je peux comprendre. Mais c'est dur à encaisser.

 

Quand on attaque Madonna, ça me touche. Peut être que je m'identifie un peu à son personnage totalement angoissé par les effets du vieillissement. Car moi aussi, j'ai une peur bleue du temps qui passe, au fond. Mais pas tant que ça non plus. Non, si je suis inquiet et triste ce soir, c'est parce que la fin de carrière de Madonna se dessine tout doucement, l'air de rien. Et les gens ne lui font aucun cadeau. Ca me rappelle les blagues vaseuses sur Michael Jackson pendant sa lente descente aux enfers. Il a fallu attendre son trépas pour que l'on reconnaisse son parcours et qu'on lui pardonne tout. La mort, c'est un peu cher payé quoi.

 

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Alors je vous vois venir, "mais qu'est ce qu'elle a, elle est un peu dramatique la Corbeille ce soir !". C'est vrai, je plaide coupable. Mais comme MJ, Madonna c'est un peu comme ma vieille nounou. Les gens de ma génération ont grandi avec elle, à une époque où elle était partout, à la radio, à la télé... Et surtout, Madonna, c'était important. La génération des homos qui ont subi l'épidémie du sida de plein fouet dans les années 80, dansaient sur Madonna entre deux enterrements de leurs proches. Madonna, c'était aussi, pour de jeunes ploucs de la classe moyenne comme moi, une fenêtre ouverte sur des mondes inaccessibles à une époque privée d'internet : l'art, la mode, la nuit, la sexualité. On avait tous ces samples d'univers inconnus, troublants et excitants dans les clips de "Vogue" ou "Justify My Love". Pour les gens de mon âge, le visionnage du film Truth Or Dare (In Bed With Madonna) a été vécu comme un premier dépucelage. Aujourd'hui, peu importe si au fond, la madone sucre un peu les fraises artistiquement ou sur les réseaux sociaux. Pour moi, elle fait un peu partie de la famille. Les chansons de Madonna s'entassent dans la bande-son de ma vie. Et donc, spontanément, j'ai de l'empathie pour cette bonne femme parfois caricaturale, effrayante et mal lunée (c'est une popstar quoi, duh).

 

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Madonna a surtout le mérite, en 2015, de faire de la pop. La pop à l'ancienne, celle qui fait danser. Parce qu'à chacune de ses dernières apparitions télé, aux Grammys et ce soir aux Brits, elle était la seule à dérouler le grand jeu, avec danseurs et chorégraphies, costumes et fanfreluches. Et elle s'est vautrée, mais au moins elle a tenté d'installer un show, ce que peu des artistes plébiscités aujourd'hui osent encore faire. Les prestas de "Living For Love" surnagent au milieu de kilomètres de ballades pour fragiles. Il est évidemment beaucoup plus périlleux sur scène d'être Madonna que George Ezra par exemple, qui se contente de gratouiller mollement sa guitare, immobile derrière son micro. Si George Ezra se vautrait sur scène, la cause ne serait pas une glissade due à une chorégraphie mal préparée, mais plutôt un AVC.

 

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Madonna a toujours été une force de la nature, avec son obsession pour le sport, la performance physique. C'est forcément un choc, pour ceux qui l'ont suivie pendant des années, de la voir chuter, et se relever difficilement. Ca nous renvoie à notre propre vulnérabilité face au temps qui passe. Et puis, c'est dur d'assister au déclin. Quand on admire quelqu'un comme Madonna, quand on l'a connue au top, c'est un peu navrant de la voir soudainement devenir un meme, la risée des internets, que la promotion de son nouveau disque soit éclipsée par des articles de type "les meilleures parodies de la chute de Madonna, le top 15 des gifs de Madonna"... Bien sûr, c'est drôle, mais c'est aussi un peu tragique. Je trouve "réducteur" (haha) qu'elle soit aujourd'hui la cible du fan club de Lady Gaga, comme si les deux artistes faisaient partie du même panier de crabes. Je trouve bizarre qu'on la trouve dépassée, alors que sa simple présence dans les award shows, sa longévité et son héritage sur la pop culture devraient inspirer, sinon la sympathie, du moins le respect. Je sais pas, c'est peut être mon côté vieux con. Mais Madonna n'a plus rien à prouver. Le conflit des générations, c'est sain, c'est nécessaire, mais désolé les filles : c'est Madonna qui a tout inventé, que ça vous plaise ou non. C'est elle qui a reçu des volées de bois vert pendant 30 ans pour qu'aujourd'hui la moindre diva pop puisse connaître le privilège de monter sur une scène. Elle a payé avant vous pour tous vos péchés, elle a préparé le terrain, elle a porté le chapeau pour toutes les connasseries pop que vous défendez aujourd'hui. Alors, peut être bien que la pente est savonneuse pour elle en ce moment. Mais Madonna est un modèle pour toutes les vieilles dames indignes qu'on espère tous devenir. Cheers bitches, et attention à la marche.

 

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