J'y étais

"Un jour, tu ne pourras plus entrer dans une supérette sans entendre parler de moi". Cette phrase hautement prophétique, reprise ces derniers jours sur de nombreux blogs et journaux, nous vient de Lady Gaga, et fut prononcée il y a trois ans, à une époque où elle n'était personne. Etre personne, ça signifie, par exemple, que Daniela Lumbroso est plus célèbre que vous. Histoire de mettre les choses en perspective.

 

Le 7 septembre 2008, alors que Lady Gaga était numéro 1 au Canada avec "Just dance" et commençait timidement à faire parler d'elle en Europe, j'étais tombé sur cette vidéo, que j'ai aussitôt posté sur ce blog en titrant "NEXT BIG THING ALERT".

 

 

Je me souviens qu'à l'époque, peu de gens avaient vu ce teaser de l'album "The Fame", qui sortait le mois suivant. En tombant sur ces images, et à l'écoute de l'extrait de "Poker face", mon cerveau avait explosé. C'était une évidence, cette nana allait devenir énorme. Qu'une maison de disques avance de l'argent pour une telle vidéo, un tel objet de bizarrerie truffé d'idées visuelles géniales, c'était assez étonnant. Lady Gaga n'était pas destinée à être vendue comme une vulgaire Ciara. On voyait bien qu'il se tramait quelque chose...

 

23 mai 2010, je m'installe dans les gradins de Bercy, complet depuis des mois depuis l'annonce des deux dates de Lady Gaga dans la capitale. En ligne, les places s'étaient écoulées en 60 secondes. En l'espace de deux petites années, Lady Gaga est passée du statut de starlette pop-r'n'b vaguement ignorée du grand public, que les gens prenaient alors pour une sous-Rihanna un peu déglinguos, à l'artiste féminine la plus influente de son époque. Pourquoi, comment ? Il suffisait d'assister au concert ce soir-là pour comprendre enfin ce qui a bien pu se passer.

 

Le show démarre au son du titre "Dance in the dark", à lui seul représentatif du saut qualitatif hallucinant effectué entre les deux premiers albums de Gaga : un morceau ambitieux, évoquant de l'italo disco botoxée version 2010, un peu froide et au refrain hymnesque. On distingue l'ombre de la chanteuse derrière un rideau blanc, qui s'anime de façon saccadée. En fait, je ne vais pas raconter chaque détail du concert, mais pour résumer, le "Monster Ball Tour", c'est un peu un show de Madonna, l'humour et la proximité en plus.

 

Car ce qui frappe lors des multiples "tableaux" du spectacle, c'est la ligne de Gaga : le show est le résultat d'une obsession de la chanteuse pour ses fans, et chaque idée de mise en scène est destinée à réduire le plus possible la distance entre le performer et le spectateur. Gaga appelle ses fans les "petits monstres", entre chaque chanson elle s'adresse à eux, joue avec eux, et tout au long de la soirée, fait preuve d'un humour attachant et balance des phrases dignes des pires drama queens hollywoodiennes. Lady Gaga est une diva clownesque et tragique, qui peut à la fois se moquer de son personnage et vouloir mourir pour ses fans. Il y a un côté très comédie musicale, le show est construit de cette manière, comme une sorte de Broadway futuriste.

 

Parmi les bonnes surprises : entre chaque changement de décor, les interludes sont l'occasion de voir de petites pièces visuelles projetées sur un grand rideau, sur lequel on peut voir, entre autres, une jolie fille filiforme vomir un liquide verdâtre, ici ou là un peu de sang ou des bizarreries qui feront sans doute gamberger les fans de Vigilant Citizen, au son de versions electro assez bandantes de ses morceaux.

 

La musique ensuite : tout le répertoire ou presque y passe, et dans leurs versions initiales, ce qui est une bonne nouvelle : ça m'aurait bien fait chier par exemple qu'elle reprenne "Poker face" au piano version Taratata. C'est là qu'on s'aperçoit de la puissance scénique des titres de Lady Gaga. "Bad romance", "Telephone", "Paparazzi", "Alejandro" ou même "LoveGame" prennent vie dans ce pop-opéra, sorte de Rocky Horror Picture Show 2010. On entend Gaga souffler comme un boeuf dans son micro-casque entre chaque titre : je doute qu'il y ait eu beaucoup de playback. Ca rajoute d'ailleurs une dimension assez surprenante : on a l'impression de voir un spectacle à la fois déconnecté de toute réalité triviale (au Monster Ball, pas de guitares sèches ni de ukulélé, quand on joue une ballade au piano, on en profite pour grimper dessus et faire des notes avec ses talons), et pourtant très très tangible : on entend le souffle de la chanteuse et c'est un peu comme si on pouvait la toucher, comme si on allait pouvoir la prendre dans nos bras. C'est vraiment cette proximité qui étonne. On a l'habitude de meufs comme Madonna qui sont aimables comme des portes de prison et qui agissent comme des robots surentrainés. Ici on avait plutôt affaire à une jeune fille qui découvre avec émerveillement son propre terrain de jeu qu'elle a créé de toutes pièces. Et je me suis rappelé de ses premières interviews, quand elle ne daignait pas se défaire de ses lunettes noires et de ce faux accent trainant et monocorde et l'on se disait alors "Mais pour qui elle se prend cette pouffe ?". Elle jouait à la star mondiale avant même avoir sorti le moindre disque. "J’ai toujours été célèbre parce que j’ai décidé que je l’étais".

 

La tournée Monster Ball intronise donc Lady Gaga comme une véritable superhéroïne d'un comic sur la pop musique et la célébrité. Elle a des superpouvoirs, incarnés par ses tubes surproduits et multiplatinés, et son look bien sûr, et elle a aussi sa part d'humanité, de fragilité, quand elle joue "Speechless" au piano et s'émeut de voir la salle reprendre le refrain. L'histoire de la création et de l'ascension de Lady Gaga est une telle merveille de storytelling contemporain que même ces vieux ringards des Inrocks lui ont consacré un passionnant article fleuve cette semaine. On attend avec impatience la suite de ses aventures.