Ennui, vacuité, discours anti-pop : l'Eurovision est-elle en crise ?

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Dans le contexte politique actuel, à l'heure du Brexit et des tensions avec la "Mother Russia", le grand concours de l'Eurovision, ses joyeuses digressions pop et son positivisme forcené restent une manière presque incongrue de célébrer contre vents et marées l'idée d'une Europe unie, diverse et inclusive, un Vieux Continent dont le peuple se retrouve chaque année pour se rappeler ce qui nous rassemble encore : l'amour des gros refrains de la musique populaire.

 

Souvent critiquée et raillée pour son côté plastique et ringarde, chic et toc, vaine et onéreuse, la cérémonie garde pourtant la tête haute. Elle révèle encore des personnalités singulières et éminemment politiques : les victoires de Conchita Wurst et Jamala prouvent qu'on peut faire cohabiter la tolérance ou le devoir de mémoire dans un concours où participent des régimes autoritaires et rétrogrades comme la Russie ou l'Azerbaïdjan. L'Eurovision est aussi l'occasion, comme le souligne l'excellent documentaire diffusé actuellement sur Arte, de proposer une alternative gay, pop et décomplexée au bon goût musical officiel des gardiens du cool : les jeunes citadins cis-mâles hétérosexuels. Car c'est surtout ça, l'Eurovision : un énorme fuck you à l'establishment, un vrai contre-pouvoir gay friendly et féministe dans lequel les paillettes, les chorégraphies, les chanteuses à voix, le décorum, les tenues extravagantes et les hymnes dancefloor constituent la norme, là où tout le reste de l'année cette grille de lecture, ce langage musical sont conspués. L'Eurovision, c'est le triomphe du novelty, du mauvais goût, de l'euphorie. C'est l'émancipation des midinettes, des coeurs d'artichaut qui fondent pour les voix de divas biélorusses ou de jeunes éphèbes scandinaves. Et ce grand défouloir, quand on est une fille ou un vieux garçon homosexuel comme moi, ça fait un bien fou.

 

Aussi, quand la grande machine pop commence à montrer des signes de fatigue, les motifs d'inquiétude commencent à poindre. Car cette édition 2017 était vraiment en demi-teinte. Peu de grandes chansons, beaucoup d'artistes caricaturaux (un ténor bipolaire et homophobe, du rap yodel...), des ballades au kilomètre : hier soir devant notre télé, on s'ennuyait ferme. La victoire du Portugal, portée par une incroyable chanson mélancolique et jazzy, et un improbable chanteur dégingandé et habité, était sans douté méritée. Mais le discours du jeune crooner Salvador Sobral, hipster hirsute dans son costume mal taillé, avait de quoi faire grincer des dents.

 

 

"Nous vivons dans un monde où la musique est jetable. Ce soir, c'est une victoire pour la musique, c'est un vote pour les gens qui créent de la musique qui veut vraiment dire quelque chose. La musique, ce ne sont pas des feux d'artifices, ce sont des émotions, alors essayons de changer ça et faisons de la musique à nouveau." Pardon ? En trois phrases, le jeune homme jette le discrédit sur tout ce qui fait l'ADN du concours : son côté spectaculaire, festif et insouciant, et sa musique décidément pas assez sérieuse. Alors, soit il n'a pas eu le mémo, soit ce garçon est vraiment d'une prétention sans bornes.

 

Salvador, aux origines bourgeoises et biberonné à la "vraie musique" n'est peut être pas au courant que la pop est précisément ce qui rassemble les eurofans, leur permet d'avoir un langage et une histoire européenne commune, avec plus de puissance et d'efficacité que ne le permettra jamais aucun disque de jazz, aussi virtuose soit-il. Son élitisme et son racisme de classe oublient que les pires bêtises eurotrash sont parfois plus subversives, politiques et rassembleuses que tous les plus grands chefs d'oeuvre de la musique. Et c'est précisément ce qui rend l'Eurovision si précieuse : elle s'adresse à tous, elle ne méprise aucun genre musical, aucun folklore, aucune (sous) culture, elle ne prend pas de haut les club bangers anti-russes de Verka Serduchka, les chorégraphies grotesques du Epic Sax Guy moldave, ou les démonstrations de force vocale des divas des Balkans.

 

L'Eurovision a toujours fait preuve d'une ouverture d'esprit et d'un refus de juger et de diviser, et c'est ce qui a toujours fait son succès. Avec un discours aussi maladroit, Salvador Sobral donne à la toute première victoire du Portugal un petit goût amer, en insultant les eurofans et en invitant les participants du concours à plus d'uniformité. Assez de club bangers en plastique et plus de respectabilité ? Et puis quoi encore ? L'Eurovision a 62 ans et n'a pas de leçon de style à recevoir d'un petit traîne savates prétentieux de 27 ans.