2013, année du malaise

Les premiers mois de 2013, je me souviens qu'on s'emmerde gravement. Justin Timberlake vient de sortir son album, ce pensum indigeste et interminable qu'on survolera une ou deux fois, pour l'oublier aussitôt. Des affiches de Daft Punk fleurissent partout dans Paris, annonçant un nouveau disque sur lequel on allait enfin pouvoir danser (la BO de Tron était un peu avare en club bangers), mais surtout un single (sans clip), "Get Lucky", qui allait devenir le morceau le plus streamé de tous les temps. Random Access Memories, un disque de funk Macumba des années 80, se vend par camions entiers... de 33 tours. On s'attend à ce que Selena Gomez devienne la star absolue de 2013, pour avoir cumulé un rôle scotchant dans un film scotchant (Spring Breakers) et un titre fantastique ("Come & Get It"), et puis finalement non. Car l'été est déjà là.

 

Et un beau jour de juin, on tombe sur ce clip. Et c'est alors que tout bascule.

 

 

Miley Cyrus, une fille sur laquelle on n'aurait pas misé un kopeck il n'y pas si longtemps encore, venait de changer à tout jamais cette moribonde année pop 2013. Quand bien même ces derniers mois allaient être riches en albums fantastiques (Chvrches, Icona Pop, Charli XCX, AlunaGeorge, les coréennes f(x), Tegan & Sara, Studio Killers, Sky Ferreira, Disclosure, Major Lazer...), c'est une ploucasse dont on n'attendait plus rien qui signe l'un des disques les plus résistants aux écoutes successives, et qui, par ses frasques et ses outrances à répétition, marquera les esprits plus durablement que tous les autres. Au premier visionnage de ce clip, tout l'univers, toute l'iconographie de Miley est déjà là, mais on ne le sait pas encore et surtout, on trouve ça effroyablement laid. Je n'ai pas changé d'avis depuis : le twerk endiablé aux VMAs avec le violeur de poules Robin Thicke, la LANGUE, la boule de démolition, le doigt en mousse, les oursons priapiques et tout le reste hanteront sans doute encore longtemps les plus graphiques de nos cauchemars. Mais la power ballad "Wrecking Ball", la douce mélancolie de "We Can't Stop", monumentale chanson gueule de bois, son featuring sur "23" et la grosse majorité de son Bangerz resteront dans l'histoire de la pop comme des game changers, balayant sur leur passage les tubes des divas pop sur qui Miley a désormais de bons miles d'avance.

 

Pour le reste, 2013 s'annonce comme une année champagne et macarons, une année de la victoire. C'est que, pour la première fois depuis plus de dix ans, le marché du disque retrouve la croissance. Certes, tous les Virgin Megastores et une bonne centaine de HMV seront remplacés par des usines à frappuccinos durant l'été, mais Pascal Nègre rentre à nouveau dans ses frais et s'est racheté une nouvelle collection de costards bariolés, tout le monde s'enjaille grâce à iTunes, et on assiste même au retour du disque vinyle. Aujourd'hui, en entrant dans un Cultura, tu n'as que l'embarras du choix entre les mugs Rolling Stones et les 33 tours de OK Computer et Nevermind.

 

 

Mais alors que l'industrie sort la tête de l'eau, ce sont les grosses locomotives de majors, les divas pop, qui boivent la tasse. Débarquant avec des albums attendus depuis des mois voire des années, Katy Perry, Britney Spears et Lady Gaga connaîtront en 2013 les plus mauvais chiffres de ventes de toute leur carrière. ARTPOP, le disque du comeback de Germanotta, sera même considéré comme un véritable naufrage commercial par le label Interscope, qui aurait investi 25 millions de dollars en promotion. Les albums en question doivent être sacrément mauvais pour se prendre de telles taules ? Même pas. Les attentes des fans et du grand public étaient sans doute trop grandes, et la bulle spéculative a fini par exploser. Quand un artiste a été surexposé pendant si longtemps, en radios, en télé, sur les blogs, sur les réseaux sociaux, il est condamné à lasser, quoi qu'il fasse. Et il y en a une qui a finalement tout compris, c'est Beyoncé. Annoncé depuis des siècles, maintes fois repoussé, son nouveau disque ne sortira donc pas cette année. Des centaines de chansons étaient prêtes, enregistrées. Elles ont terminé leur course dans la corbeille. On efface tout et on recommence. En femme d'affaires avisée, Beyoncé a peut être bien senti le vent tourner et a sauvé sa peau de justesse. Quant à Rihanna, qui sort un album tous les ans à peu près au même moment que le Beaujolais nouveau, elle a préféré elle aussi passer son tour.

 

On pourrait avancer des centaines de bonnes raisons à ce désamour des queens de la pop. Que cela fait des années que musicalement, ça tourne grave en rond. On peut aussi évoquer l'obsolescence du format album, dans un marché essentiellement composé de jeunes qui achètent des titres à l'unité sur leur portable. "Roar", "Applause" ou "Wrecking Ball" ont d'ailleurs fait de jolis scores au Billboard.

 

 

Mais une explication semble bien plus plausible que les autres : la pop a terminé son âge d'or. Le cycle du renouveau, entamé vers 2008, semble prendre fin un peu misérablement aujourd'hui, dans un chant du cygne un peu triste (qui ressemblerait à ce sketch de Lady Gaga au SNL). Il faut se rendre à l'évidence, il n'y aura plus de gros albums pop comme Teenage Dream ou The Fame, exploitables sur des années, avant un bon moment.

 

Arrivent alors avec leurs pelle et leur pioche ceux qui ont déjà décidé d'enterrer le genre pop sans cérémonie. Des magazines aux sites web pour jeunes gens modernes, tout le monde n'a plus que ce mot à la bouche : l'after-pop. Ce nouveau terme journalistique prétentieux met en lumière le ras le bol général du petit peuple envers le bling bling, la culture des divas et leurs fans insupportables, les productions en plastique, le storytelling autour d'une poignée de princesses opulentes qui ne pensent qu'à siphonner le porte-monnaie des gays et des petites filles. L'after-pop, c'est déjà demain, et c'est surtout maintenant : Lorde, avec ses 9 semaines consécutives en tête du Billboard, est l'exemple de l'artiste after-pop par excellence, qui a bâti son succès autour de la détestation des mythes de la pop culture contemporaine. Avec ses clips bizarres, sa musique indie mais pas trop et sa jeunesse crâneuse, la petite serait parfaite pour endosser ce rôle de reine de l'after-pop. Le souci, c'est que l'after-pop, on a beau dire on a beau faire, n'existe que dans la tête de trois trentenaires réacs qui rêveraient de voir débarquer 300 nouveaux groupes à guitares.

 

 

En 2011, comme quoi ça ne date pas d'hier et les maisons de disques auraient pu le prévoir (mais la prospection, ça n'est visiblement pas leur truc), on évoquait déjà l'érosion du popstar system. Et plutôt que de parler d'after-pop, j'avançais timidement le terme de "pop alternative". Une pop 2.0, une pop des blogs et des internets, une pop qui, contrairement à l'after-pop et son côté excluant, dessinerait la pop du futur. Dans ce nouveau club super cool qui sent bon le frais et la jeunesse, on mettrait pêle-mêle la scandipop, la k-pop ou Lana Del Rey. La pop alternative aujourd'hui, c'est Lorde, Sky Ferreira, Icona Pop, Madeon, c'est G-Dragon, les f(x), les 2NE1, c'est Zedd, Mike WiLL Made-It, Drake, Macklemore, Ellie Goulding, Foxes ou Iggy Azalea. C'est Studio Killers, Elliphant, Say Lou Lou, Chvrches, Chlöe Howl. Tout ce que l'on trouve déjà dans les iPods des 15-20 ans qui eux, se foutent de l'after-pop, ne veulent SURTOUT pas voir le rock à guitares revenir en force, et ne veulent pas non plus voir disparaître la bitchy pop, car on parle d'une génération qui a grandi avec les disques de Britney. Ils n'opposent pas le rock et la pop, le bon goût et les "guilty pleasures", car ils ont aussi et surtout des millions d'autres choses dans leurs playlists.

 

2013, année du malaise donc, mais seulement pour celles et ceux qui ont des idées bien arrêtées sur ce que doit être, ou ce que va devenir la musique pop. Les autres, toi + moi et tous ceux qui le veulent, sommes déjà en train d'écouter la pop de demain, et même celle d'après-demain. Et tant pis pour l'after-pop, c'était bien tenté.